Aller de son hôtel à une salle de concert dans une ville ultraconnectée, et armé d’un smartphone, rien de plus simple a priori. Notre reporter a pourtant perdu totalement la boussole dans le dédale du métro de Tokyo.
Avant le concert, il a fallu répéter. Non pas les morceaux – je n’allais pas monter sur scène – mais le trajet. Hors de question d’arriver en retard au spectacle.
Dans n’importe quelle autre mégalopole, à Londres ou à Hong Kong, j’aurais seulement, après avoir étudié l’itinéraire, anticipé mon départ pour compenser ma méconnaissance du système de transports. Mais j’étais à Tokyo. Et le métro de la capitale japonaise pouvait à n’importe quel moment, telle une pieuvre joueuse, vous avaler tout cru, avant de vous régurgiter quelque part à la surface, selon son bon vouloir. Ainsi, le jour J, sur le coup de 11 heures, en prévision de la représentation du soir, je quittais mon hôtel pour entreprendre un parcours à blanc jusqu’à destination. On n’est jamais trop prudent. Muni d’un petit plan distribué par l’office du tourisme, je m’apprêtais à rejoindre « pour de faux », comme disent les enfants, le nouveau théâtre national de Tokyo. Objectif : mémoriser le trajet dans ses moindres détails.
Station à atteindre, Hatsudai.
Censé me rassurer, ce repérage serait, c’est sûr, une simple formalité.
Une promenade de santé d’une vingtaine de minutes à tout casser. C’était compter sans la ligne nouvelle Keio, que je devais attraper lors d’une correspondance. Identifiée par une signalétique rose bonbon, elle semblait, sur le papier, aussi innocente que le ruban dans les cheveux d’une lolita déguisée en héroïne de manga. Elle se révéla, à l’usage, aussi redoutable à affronter que Godzilla, le monstre de cinéma. Lors d’un changement en sous-sol en gare de Shinjuku, où m’avait déposé un premier train, un léger moment d’inattention me conduisit à emprunter malencontreusement un mauvais couloir pour la rejoindre. En me trompant de file, j’allais perdre le fil. Et sans crier gare, perdre la voie. Silencieux, je m’enfonçais alors malgré moi dans les entrailles de la ville.
À Tokyo, une correspondance ne se résume pas toujours à changer de quai ou d’étage au sein d’une station.
Elle peut vous amener à marcher plusieurs centaines de mètres voire carrément à changer de gare, alors que les arrêts portent le même nom sur votre plan. En fait, un simple transfert vous oblige souvent à réaliser une interconnexion assez complexe. Car plusieurs compagnies ferroviaires, publiques et privées, se partagent l’exploitation de ce réseau souterrain d’environ 312 kilomètres. Si ces sociétés s’accordent sur leurs horaires respectifs pour ne pas provoquer de congestions sur les 13 lignes principales – sans compter les secondaires et les trains de banlieue –, elles possèdent leurs propres tarifications, agents et plateformes. Dans ce dédale de 290 stations concurrentes, il se murmure que deux lignes superposées ne sont parfois espacées que de 11 petits centimètres. À touche-touche pour une partie de cache-cache continue.
À cause de mon erreur d’aiguillage, je marchais ainsi au petit bonheur la chance vers l’inconnu.
Jusqu’à tomber sur un échangeur gigantesque aux allures de cathédrale de béton et de verre. Partout, des escaliers mécaniques, saturés de passagers, défiaient mon sens de l’orientation en offrant de nombreuses options de direction. Elles auraient donné du fil à retordre même à la mythologique Ariane, qui ne se met pourtant jamais les nerfs en pelote quand il s’agit de trouver son chemin ! Connecté au Wi-Fi public, mon téléphone ne m’était d’aucun secours dans ce flux incessant. J’étais lost in translation, comme dans le film de Sofia Coppola mettant en scène deux Américains perdus dans la langue japonaise.
Plus que les kanjis, les idéogrammes nippons, la topographie entière des lieux me plongeait dans un état second.
Tout m’échappait dans cet environnement insolite et cette perte de repères provoquait un sentiment délicieux, physique et vertigineux, de chute. Sensation exaltante de n’être que la partie charnelle d’un tout spirituel et grandiose. Impression de toucher du doigt son moi, seul élément auquel se raccrocher, à l’occasion de retrouvailles aussi intimes que soudaines avec soi-même. Le mot qui signifie « labyrinthe » en japonais, meikyu (迷宮), se compose de deux kanjis que l’on peut traduire par « perte » et « construction officielle ». Etait-ce cette dualité conflictuelle qui me donnait des frissons ?
Pris dans cette douce euphorie, mon errance persistante me conduisit vers une galerie marchande.
Les boutiques proprettes et bien ordonnées tranchaient avec les échoppes crasseuses devant lesquelles j’avais l’habitude de passer dans les couloirs du métro parisien. L’éclairage invitait à la promenade et nimbait de mystère le moindre brimborion exposé en vitrine comme dans un cabinet de curiosités. En m’aventurant plus loin, j’entrais sans m’en apercevoir dans un depachika – contraction des mots depato (grand magasin) et chika (sous-sol) – où se consomme une nourriture très chère et assez luxueuse, tels ces melons verts ou ces pêches blanches affichés à des prix astronomiques pour un Européen. Revenant à la réalité à la vue de ces tarifs choc, je rebroussais chemin pour tenter de retrouver la nouvelle ligne Keio, découvrant de nouvelles issues, de nouvelles sorties, de nouveaux escaliers. Je me demandais s’il existait des passages secrets.
J’appris plus tard que oui, dans un article du philosophe Thierry Hoquet, féru de culture nippone, qui me confirmait ainsi l’existence supposée de tunnels enfouis et inconnus. « Ces mythes urbains ont été popularisés par l’écrivain Shun Akiba, spécialiste des “mystères” du Tokyo souterrain : les tunnels de la ligne Oedo, qui auraient existé bien avant que la ville ait décidé de les transformer en métro public, feraient partie d’un complexe beaucoup plus vaste construit après la Seconde Guerre mondiale en vue d’une éventuelle attaque nucléaire », écrit-il dans Tokyo, ville cyborg. Selon cet auteur, il existerait aussi une base secrète sous le Parc Mémorial Showa de Tachikawa, à l’ouest de la capitale, destiné à fonctionner comme un site de secours pour le gouvernement en cas de catastrophe… Se plonger dans le dédale du métro de la capitale japonaise, c’était un peu comme effectuer un voyage dans le temps, aller du Tokyo d’hier, celui de 39-45, à celui de demain, post-apocalyptique, en observant celui d’aujourd’hui.
Depuis leur ouverture – 1927 en ce qui concerne la première ligne tokyoïte –, tous les réseaux de transport urbain du monde n’ont cessé de se complexifier au fur et à mesure de l’accélération des échanges. Ici plus qu’ailleurs, sous la pression de groupes privés cherchant à diversifier leurs activités à travers l’ouverture de commerces, ce processus a conduit à la « labyrinthification » actuelle. Même si certains urbanistes vantent l’extraordinaire continuum spatial de cette ville souterraine, où descendre de son train et se retrouver dans un grand magasin peut se faire sans rencontrer aucun obstacle, les usagers doivent en permanence déployer des trésors de concentration pour ne pas se retrouver dans l’impasse.
Fatigué par cette gymnastique, je fis une halte bien méritée dans un Starbucks pour reprendre mes esprits et m’asseoir un moment.
Après avoir commandé un double expresso, je partis, statique, en quête d’informations en connectant mon smartphone au point d’accès Wi-Fi gratuit. En saisissant « Shinjuku » et « labyrinthe » sur Google, le moteur de recherche me conduisit sur le blog d’une certaine Amélie-Marie. Expatriée française depuis 2013 au Japon, cette jeune femme taquine avait établi une liste précieuse de dix-huit conseils pour ne jamais se perdre. Ils ne figuraient pas dans mon guide touristique :
– Méfiez-vous des flèches japonaises. Parfois, on croit lire « tourner à droite » mais, en fait, c’est une flèche qui indique de faire demi-tour ou, au contraire, de poursuivre un peu plus loin AVANT de tourner quelque part.
– Votre numéro de sortie n’est pas indiqué ? Lancez une pièce de 100 yen. Face, vous allez à droite. Pile, vous allez à gauche.
– Vous tournez en rond depuis une demi-heure ? Adoptez la position latérale de sécurité et attendez que les secours vous ramènent à la surface.
C’était drôle et tellement vrai ! Je me résolus à suivre l’une de ces recommandations fantaisistes, qui relevait pour le coup du bon sens : « Attrapez un autochtone et essayez d’obtenir de l’aide. »
Par chance, le premier employé de gare sur lequel je tombais parlait quelques mots d’anglais.
En plus de m’offrir un petit croquis dessiné sur papier libre m’indiquant de quelle manière rebrousser chemin, il me remboursa gentiment, sans que je le lui demande, mon billet. Celui que j’avais acheté n’était pas utilisable sur la ligne que je voulais attraper. Par je ne sais quel miracle, en suivant ces indications griffonnées sur cet origami en devenir, je retombais sur la cruelle intersection où j’avais commis mon erreur initiale parvenant, enfin, à monter dans un des wagons de cette fichue nouvelle ligne Keio.
Une station à peine, j’arrivais à destination.
La sortie Nord fut facile à trouver.
Une fois dehors, je découvrais, au sein d’un complexe architectural moderne, le nouveau théâtre national de Tokyo dont l’entrée se trouvait en haut d’un gigantesque escalier. L’heure du déjeuner était largement dépassée maintenant, j’avalais vite fait un sandwich triangle acheté dans une supérette Family Mart sur le chemin du retour. Car, chat échaudé craignant l’eau froide, je décidais de rentrer à pied vers mon hôtel malgré la pluie fine qui commençait à tomber.
Le soir, suite à ma répétition générale du matin, je pris le métro les doigts dans le nez, même si, au Japon comme ailleurs, il n’est pas très poli de se mettre les doigts dans le nez – surtout avant d’assister à un concert de musique classique. Quelques années plus tard, plus que la performance orchestrale, moyenne disons-le, reste gravée dans ma mémoire l’intense émotion ressentie lors de cette errance souterraine. Elle refait souvent surface, par surprise, réveillant le Minotaure épris d’aventures et de découverte enfoui au fond de moi.